Howard Phillips mon ami…

par Dominus Carnufex

Diffusé sous licence BiPu L

La traduction est un métier difficile.

Quoiqu'en pensent les fansubers, traduire est bien un métier et ne se réduit pas à prendre des phrases dans une langue et à les dire avec les mots d'une autre. En vérité, cela consiste à transposer une œuvre écrite à destination d'un public donné, parlant une certaine langue et appartenant à une certaine culture, sous une forme qui la rende accessible à un public différent, parlant une autre langue et appartenant à une autre culture. L'objectif ultime et inaccessible est que l'œuvre traduite produise sur son nouveau public strictement le même effet que l'œuvre originale sur son public premier.

C'est évidemment une gageure. En effet, de nos jours, la fidélité à l'œuvre originale est de mise. Au XIXe siècle, il était d'usage que le traducteur corrigeât dans sa traduction ce qu'il considérait comme indigne de l'auteur original. À présent, on s'efforce de conserver autant que possible les moindres détails du style et de la formulation de l'auteur. Si le texte original est barbant, le texte traduit doit être barbant lui aussi ! Si les explications de l'auteur sont incompréhensibles, elles ne doivent pas être plus claires une fois traduites.

Par ailleurs, le niveau de langue utilisé doit absolument être préservé. Dans le cas de Lovecraft, on a souvent dit qu'il parlait une langue vieillotte et ampoulée. Pour ce qui est de l'ampoulé, c'est tout à fait exact. Vieillotte, cela se discute plus. Il est indéniable qu'il utilise des tournures qui ont disparu de l'anglais contemporain (par exemple, shewn au lieu de shown) ; cependant, quoique rares, ces tournures étaient encore en usage jusque dans les années 1930. Et par ailleurs, il emploie aussi nombre de mots dont le sens dont il se sert ou bien la forme elle-même n'existaient pas avant la fin du XIXe siècle (bungalow). En résumé, la langue ordinaire de ses textes est celle tout à fait normale d'un auteur un peu pédant écrivant entre 1890 et 1930, ce qui n'a rien d'étonnant dans son cas. C'est d'un français similaire qu'il faut faire usage dans une traduction.

En outre, certains passages sont écrits dans une langue considérablement plus ancienne, à l'orthographe mal fixée et empreinte de dixseptiémismes, mais cet usage est toujours motivé par l'histoire : les personnages qui l'emploient sont censés être nés au XVIIe siècle (The Case Charles Dexter Ward, A Reminiscence of Dr. Samuel Johnson). L'emploi de cette langue archaïque produit sur le lecteur américain une impression de distance et une certaine difficulté de compréhension, qu'il faut par conséquent rendre en français. L'équivalent serait le français du tout début du XVIIe siècle, avant que l'Académie ne vienne en fixer l'orthographe.


J'ai dit plus haut que la fidélité parfaite à l'œuvre originale est une gageure. De fait, il existe un certain nombre de choses qui paraissent naturelles dans un langue ou une culture mais semblent totalement étrangères dans une autre. Et toute la difficulté de la traduction réside justement dans le fait de trouver le juste milieu entre le respect de l'œuvre et les aménagements indispensables au confort de compréhension du public destinataire de la traduction.

Il est bien sûr possible de faire usage de notes. Les traducteurs d'œuvres issues d'une culture peu connue en France ne s'en privent pas : on en trouve ainsi souvent dans la série des Eraste Fandorine (russe) ou des Erlendur Sveinsson (islandais), pour expliciter des références à des œuvres culturelles célèbres sur place ou pour décrire des mets inconnus chez nous. Cependant, lorsque l'immersion dans l'œuvre est indispensable à sa bonne réception, cette solution peut vite devenir néfaste : en particulier, les récits d'horreur ou les récits comiques se prêtent mal à l'ajout de notes de bas de page, sauf quand celles-ci participent directement de l'effet recherché, comme chez Terry Pratchett.

Alors il faut parfois faire des concessions mais le choix de les faire ou non ne dépend pas de critères réellement objectifs. L'important est surtout de choisir une solution et de s'y tenir tout au long de l'œuvre. Voyons un peu où de tels choix peuvent être nécessaires.


On pensera tout d'abord aux jeux de mots. C'est bien un cas où il est à peu près impensable de mettre une note pour expliquer la blague ! Le traducteur peut donc se permettre une petite liberté par rapport au texte d'origine, pour s'assurer que la blague sera bien comprise. Dans ce domaine, il faut par exemple saluer l'excellent travail de Patrick Couton sur les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Il n'empêche que, parfois, traduire un jeu de mot s'avère impossible, et le passer à la trappe aussi, parce qu'il est vraiment bon. C'est ainsi que Patrick Marcel, dans sa traduction de De bons présages du même Pratchett se voit réduit à mettre une note pour expliquer le passage où un soldat américain s'étonne que la loi britannique autorise à brûler des faggots, mot qui désigne à la fois des fagots et des pédés.

La question des références culturelles est beaucoup plus ardue. Lorsqu'une traduction plus ou moins autorisée existe, il est bien sûr normal d'en faire usage : dans un texte allemand, Kurfürst devra nécessairement être traduit par « prince électeur » car c'est ainsi que tout le monde dit. Lorsque le concept n'est pas couramment connu, la question est globalement de savoir si les références culturelles participent d'une atmosphère générale qu'il est important de retranscrire pour y plonger le lecteur étranger ou si elles sont des éléments insignifiants de l'histoire qui n'auraient pas pu être formulés autrement. Au premier cas se rattachent les plats typiques ou la façon étrange qu'ont les Russes de se nommer : il est alors d'usage de conserver les passages en version originale et d'éventuellement annoter ce qui est incompréhensible. Le second cas, quant à lui, regroupe tout ce qui est noms d'institutions ordinaires, titres de courtoisie ou de noblesse, fonctions gouvernementales, métiers, etc. Ainsi, lorsque Lovecraft évoque la State House, il vaut mieux traduire cela par « capitole » car il n'y a guère que les locaux qui savent que le capitole de cet état s'appelle la Massachusetts State House, et que conserver la version originale ne ferait qu'induire le lecteur français en confusion sans rien apporter pour autant à la description de Providence que contient le chapitre.

Il faut cependant savoir raison garder dans l'adaptation des références culturelles, sans quoi on aboutit à la traduction américaine des Phoenix Wright, où les bâtiments sont d'architecture japonaise, où les personnages mangent de plats japonais, assis à même le sol à la japonaise mais où le texte explique que l'histoire se passe à San Francisco. Il existe pourtant une exception relative à ce sens de la mesure : lorsque l'humour n'est pas un ornement du texte mais bien sa vocation première, il ne faut pas hésiter à s'éloigner assez nettement de la version originale quand la blague serait incompréhensible auprès d'une autre culture. Un exemple célèbre est celui de la traduction anglaise d'Astérix. Les traductrices expliquaient que les références à Napoléon, tout à fait ordinaires en France (la main dans le veston, le mot de Cambronne, les quarante siècles d'histoire, etc.), sont parfaitement étrangères à un public britannique et qu'elles avaient été obligées de réécrire entièrement certaines blagues pour les rendre accessibles à nos voisins d'Outre-Manche.

Le point le plus difficile est sans aucun doute celui des noms propres. Prenons un exemple concret, la récente traduction de Fifty Shades of Grey. Trois solutions se présentaient. Conserver le titre entier en anglais : ce serait toujours mieux que ces films où le titre anglais est traduit par un autre titre en anglais mais cela ferait hurler les extrémistes anglophobes. Traduire le titre mais pas le nom de famille : c'est le titre Cinquante nuances de Grey qui a été adopté et qui fait hurler la plupart des gens parce que le jeu de mot est totalement perdu. Traduire le titre intégralement : seulement Gris, ce n'est pas un nom de famille, le seul qui fonctionne serait Cinquante nuances de Blanc, ce qui n'a pas beaucoup de sens et obligerait par ailleurs à énormément d'adaptations ; en effet, si le nom du personnage principal est francisé, il faut aussi franciser les autres personnages et l'ensemble du cadre géographique ! Alors, quand les noms de lieu ou de personne existent réellement, il vaut généralement mieux ne pas les traduire, à l'exception de quelques lieux très connus : s'il est exclu de traduire Afanassi par « Athanase », on ne va cependant pas conserver Moskva en version originale.

Mais quid des noms fictifs, particulièrement courants en fantasy et en science-fiction ? Tout d'abord, si ces noms font un jeu de mot ou interviennent par la suite dans des jeux de mots, il faudra généralement les traduire : ainsi, toujours chez Terry Pratchett, le démon de De bons présages s'appelle Crowley en VO et Rampa en VF. Ensuite, si le nom est entièrement fictif et ne se rattache à aucune racine de la langue d'origine, il faut bien évidemment le conserver tel quel : on n'aurait pas idée de traduire Cthulhu, Aziraphale ou Tixu Oty. Pour Shrek, la question se pose déjà plus… Enfin, s'il n'y a pas à proprement parler de jeu de mots ou que celui-ci n'est pas forcément important, c'est un choix arbitraire du traducteur que de les adapter ou non. Il est cependant très important de s'y tenir, surtout lorsque l'œuvre comporte plusieurs volumes. Ainsi, beaucoup de lecteurs allemands du Trône de Fer ont été horrifiés lorsqu'après trois volumes anglais traduits, l'éditeur a subitement décidé de traduire tous les noms propres en allemand. De même, la traduction française nouvelle de Bilbo le Hobbit est assez dérangeante pour ceux qui avaient lu la première version où les noms anglais étaient conservés. Je n'entrerai pas dans le détail de la manière de bien traduire l'onomastique fictive d'une langue vers une autre, cela nous entraînerait trop loin : sachez cependant que les traducteurs français sont en général très mauvais à ce jeu-là.

Enfin, abordons le dernier point, qui est celui de la poésie. Face à un texte étranger en vers, deux cas principaux se présentent. Soit le but de la traduction est de connaître aussi précisément que possible le sens du poème, auquel cas on abandonnera généralement la forme versifiée pour traduire en prose : c'est la solution la plus couramment adoptée lorsque l'on traduit de la poésie antique. Soit le sens exact importe moins que la musicalité ou que tout simplement le fait qu'il s'agisse d'un poème, auquel cas on conservera la forme au détriment du sens exact. C'est notamment le cas lorsque l'on veut traduire une chanson et qu'il soit possible de la chanter sur le même air ou lorsque le poème est une création fictive d'un des personnages d'un texte en prose, par exemple les chansons du Seigneur des Anneaux ou le poème que corrige le personnage dans A Reminiscence of Dr. Samuel Johnson.


Ce sont là les principaux points d'achoppement. Ceci étant dit, si nous nous penchons sur les traductions existantes de Lovecraft, pour l'essentiel œuvres de Jacques Papy, le fait est que ces traductions sont assez mauvaises. Lovecraft présente assez peu des difficultés énoncées ci-dessus : ses œuvres comiques et a fortiori les jeux de mots sont rarissimes, les références culturelles n'ont globalement pas besoin d'être traduites, les noms propres fictifs sont créés de toute pièce et rien ne justifie de traduire les autres et, enfin, les passages poétiques sont presque inexistants. Pourtant, les traducteurs ont réussi à se rater. Le seul jeu de mots que j'aie pu trouver est un jeu de mot graveleux sur les noms propres dans Sweet Ermengarde que le traducteur n'a pas su ou voulu voir, puisqu'il l'a laissé en version originale.

Et par ailleurs, la partie ne présentant pas de difficulté « déontologique » a été bâclée. Ainsi, quand on compare la traduction existante à la version originale, on se rend compte que de nombreux passages, allant de quelques mots à des phrases entières, ont été tout simplement supprimés. À bien y regarder, il s'avère que dans la majorité des cas, il s'agit ou bien d'un passage où Lovecraft est particulièrement lourd, ce qui peut éventuellement se justifier par une volonté de fluidifier le texte, bien que je sois opposé à ce genre de « corrections » ; ou bien d'un passage particulièrement ardu à rendre en français, qui est éliminé par facilité, ce qui est beaucoup plus gênant. En outre, le traducteur se passe totalement de retranscrire les différences d'époque dans la langue utilisée, traduisant les passages de style XVIIe exactement de la même manière que le reste, ce qui fait perdre à l'œuvre une grande partie de sa saveur.

J'ai longtemps cru que cette mauvaise qualité de nombre de traductions françaises venait du fait que les traducteurs sont assez mal payés. Cependant, une enquête comparative du CEATL (Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires) montre que, comparativement aux autres pays d'Europe, les traducteurs français sont fort bien payés, en particulier par rapport aux traducteurs allemands qui vivent au bord de la misère. Pourtant, les traductions allemandes sont généralement excellentes : en particulier, celle de Lovecraft est de toute beauté.


Voilà pourquoi c'est désormais sans aucun scrupule que je m'attelle à la tâche de donner à mes œuvres préférées de Lovecraft une traduction française digne de ce nom. Les textes originaux étant désormais dans le domaine public, je peux le faire sans inquiétude et vous trouverez ci-dessous la liste des textes déjà traduits. J'essaierai d'alterner entre un texte court et un texte long, afin de varier les contraintes de traduction.