Lumière

par Danturabo

Elle marchait. Comme à son habitude, elle marchait. Son éternel chapeau cachait sa chevelure, ses non moins éternels chemise et sarouel masquaient ses formes. Une petite pierre en pendentif dépassait de son foulard. Elle longeait les couloirs, évitant les flaques de soleil qui coulaient des fenêtres. Comme si elle avait peur de la lumière, cette entité honnie qui risquerait de la révéler. Elle marchait, tête basse, protégeant ses yeux de la clarté et son visage des regards. Tous les jours je la regardais marcher, cette fille entourée d’ombres, invisible et silencieuse. Un fantôme fuyant le Soleil et fendant la foule, ignorant la seconde autant qu’elle craignait le premier.

Comme tous les autres, je ne connaissais ni son nom ni son visage. Mais moi, je la voyais, je la regardais. Tous les jours j’étais captivé par cette présence. Ses mouvements, flous et muets, auraient pu être gracieux s’ils ne révélaient pas cette habitude de la solitude et de l‘indifférence. Elle marchait, la tête baissée, concentrée sur le sol devant ses pieds, absorbée dans ses pensées. J’avais déjà essayé de l’aborder, en me plaçant sur son chemin. Elle avait glissé derrière moi telle une brume disparaissant dans les couloirs. Rien n’indiquait si elle m’avait seulement vu. Je n’avais pas osé parler, de risque de briser le silence sacré qui l’accompagnait.

Aujourd’hui encore, je l’observe glisser dans le hall. Elle passe devant moi. Un nuage disparaît dans le ciel, un rayon de soleil tombe à travers une fenêtre et se reflète sur son pendentif. Ébloui, je cligne des yeux. Le Soleil, quoique fugitivement, a su atteindre la fille des Ombres. Je vois cela comme un signe, je me lève et la suis. Elle sort. Il fait beau ; elle lève un bras pour rajuster son chapeau, continue sa route. Elle regarde ses pieds, marchant les mains à l’abri au fond de ses poches. Je la rattrape, cale le battement de mes semelles sur ses pas. Je regarde fixement devant moi, la tête haute, je ne dis pas un mot, me contentant de marcher à ses côtés. Mes semelles battent la cadence de ses pas, d’ordinaire si silencieux. Ce bruit inhabituel semble troubler le métronome imperturbable de ses pas. Elle hésite un instant. Elle se reprend. Je ne la regarde toujours pas ; elle garde la tête baissée. Pendant une éternité, nous marchons en rythme.

Elle sort une main de sa poche. Le regard toujours braqué devant moi, je prends cette main dans la mienne. Longtemps nous marchons ainsi. Soudainement, elle s’arrête. Tout en gardant sa main dans la mienne, elle se tourne vers moi. Elle lève la tête.

Un rayon de soleil, un sourire. Deux amants.