Remords en 404 dimensions

par Ezekiel Johnson

Diffusé sous licence BiPu Lb

Le cinéma… Ça doit être tout ce qui reste de l’humanité. La terre n’existe plus depuis déjà deux siècles. La race humaine s’est disséminée dans l’ensemble de l’univers, il n’y a plus d’unité, aucune. Plus d’idées, plus de gouvernement, plus d’ingénieurs… On s’ennuie méchamment. Le monde tel qu’on le connaît, c’est comme un putain de Far West, un putain de Far West sans chevaux. Mais avec des voyages dans le sub-espace et pas mal de mescaline synthétique. Ça compense les chevaux en un sens. Ici-bas, le monde a évolué en castes : celle des Guerriers, qui regroupe tous ceux qui acceptent de tuer pour une dose de speed ou une liasse de billets, celle des Sniffeurs, qui réunit tous les déchets de la société et… Et qu’est-ce qu’on s’en fout des autres ?

La seule qui compte, de caste, c’est celle des Time Skippers. Ma caste. Enfin… Si on peut l’appeler comme ça.

Que je t’explique : courant 2015, on sait pas trop comment, on sait pas trop pourquoi — en fait je sais parfaitement, mais c’est plein de bidules techniques et j’ai sérieusement pas la tête à t’expliquer là… — on a réussi à maîtriser le voyage dans le temps. Tu vas me sortir que c’est cliché et tout, mais c’est vrai. Les astronautes du temps ou, comme on les appelle, les Time skippers, arrivent à voyager dans le passé. Pas dans le futur. De toute façon, vu la merde que c’est, le futur… De base on était une petite vingtaine dans le programme. Triés sur le volet. Simplement parce que notre métabolisme pouvait supporter le choc.


Et puis, pendant qu’on parle de métabolisme. On s’imagine toujours que changer d’époque, c’est tout con, un truc de Bisounours, genre t’appuie sur un bouton et paf ! tu prends le thé avec la reine Victoria. C’est des conneries. On voyage avec un boîtier, un, comme nous l’ont sorti les blouses blanches, « Boîtier de contrôle temporel à alimentation cellulaire » (le BCTAC pour les intimes) ; le BCTAC est greffé directement dans le cerveau, il se recharge avec l’activité électrique cérébrale. Le premier qui gueule « comme dans Matrix », je le descends. On rigole pas avec la guerre des machines. Attendez 2279, on en reparlera. Et ce boîtier met une putain d’année à se recharger…


Parlons du voyage en lui-même maintenant. Pour visualiser le lieu de chute, on doit juste être un petit peu totalement défoncé. Un avantage comme un inconvénient tu vas me dire. On prend pas de la petite, on nous bourre avec de la vraie, de la dure, de la qui rend accro, sauf que je peux plus devenir accro… Dommage, mes pulsions de junkie m’auraient peut-être occupé dans cette vie de merde. Bref, voilà le programme : on commence par trois semaines sous kétamine et cocaïne… Et le jour J, on nous injecte d’abord une dose de mescal pure à H-3, et H-0 du LSD, du speed, de la gabapintine et une dose d’héro pour éviter les mauvais trips et relaxer les muscles. Y a que dans cet état-là qu’on peut visualiser le point d’apparition — le TSP « Time Spawn Point ».


Y a juste un petit inconvénient majeur au voyage… Pour des raisons de dimensions, de paradoxes et tout le bordel, ça vous fige dans le temps. En clair, vous ne vieillissez jamais. Vous ne vous blessez jamais, vous ne tombez jamais malade, vous ne pouvez pas mourir de faim ou d’overdose. Vous êtes en clair un immortel. J’ai essayé de décapiter un de mes potes Time skipper et donc immortel lui aussi, comme dans Highlander, ça marche pas… Enfin, on a bien rigolé, c’est déjà ça. Tu vas me sortir que c’est le rêve de tout homme d’être éternel. Mais l’éternité dans un monde dénué d’intérêt, c’est long, très long… Trop long. Et déprimant au possible. J’en suis à 577 tentatives de suicide. Mais bon, quand les balles ricochent sur ton crâne, t’as beau vider le chargeur, c’est pas ça qui va te mettre game over

On a découvert ça pendant ma première mission. Des SS m’ont tiré dessus à coup de Lüger. Première mission : tuer Hitler en 1941. Je me demande ce que l’état-major avait dans le crâne, sérieusement… Enfin, maintenant, plus de Terre, plus d’agence temporelle, plus de mission. Juste un gros con, une montagne de drogues synthétiques, un BTCAC greffé dans l’épiphyse et beaucoup, beaucoup de regrets…


Trois semaines que je suis sous kéta et crack. La coke est devenue trop chère pour moi. Mon boîtier est chargé au max, je dispose donc d'un heure dans l’époque de mon choix. Ma destination, je la connais déjà. Pour cause, c’est la même depuis 404 années.


Dans une montée de mescaline, je m’injecte le cocktail de psychotropes et je m’apprête à partir.

Je visualise le lieu, la date… Quelque part dans une ville dont j’ai oublié le nom, première vingtaine du XXIe siècle.

Le bidule logé dans mon crâne fait son boulot et je disparais dans un joli petit éclat rose qui sens le souffre.


Arrivé au TSP, je me shoote directement une dose de méthadone — histoire de faire passer la douleur du choc — et prends une bouffée de l’air pollué. L’effet des drogues s’est dissipé sous le choc du transfert. Pour la première fois depuis un an, je me sens bien… C’est dingue comme le bruit de la ville m’apaise… On n’a pas ça dans le vide intersidéral, on a juste du silence — bah oui, pas d’oxygène, pas de propagation des sons — et le silence a beau être d’or, il rend dingue. Autour de moi, les autocars continuent leur sempiternel ballet, comme si c’était normal de voir un mec se matérialiser en pleine gare routière. Un bref coup d’œil à la pendule m’indique que j’ai tapé juste. Plus que trois longues minutes… Trois minutes qui passent comme mille ans, plus longues que ma vie elle-même.


Il est 14h54 exactement, elle est là, elle descend du bus. Ses longs cheveux bruns détachés, un léger sourire sur son visage, des fringues banales, un sac Eastpack sur une épaule. À trois mètres derrière elle, un « truc » — je ne peux pas me résoudre à considérer ce genre d’individu comme humain — la suit, un grand baraqué, une lueur malsaine habite son regard, il est blanc comme un linge, transpire à grosses gouttes, ses pupilles sont totalement dilatées. Si je pouvais toucher son thorax, je sentirais son cœur cogner à un rythme effréné dans sa poitrine… Un défoncé de base au pays des allumés. Méthédrine et opiacés certainement. Et il a une victime.

J’ai jamais su ce qu’il lui voulait… S’il voulait son fric pour payer ses doses ou s’il voulait la violer ; même après plusieurs centaines d’années, le mystère reste encore entier, même elle ne l’a jamais su, j’imagine.

14h59, elle ne sait pas encore qu’elle est suivie, elle tourne dans une ruelle, son raccourci préféré. Lui aussi. Je les suis d’un pas pressé.


15h00, il l’a enfin rattrapé. Je cours pour l’intercepter. Comme chaque année je ressens cette inimitable montée de colère et d’adrénaline avant la charge. Au moment où il s’apprête à la plaquer contre le mur, je l’intercepte d’une violente bourrade ; je fais mon petit enchaînement habituel, une béquille, un crochet dans les côtes flottantes et un coup de paume remontant dans le nez. Le cartilage nasal se détache et vient se loger directement dans le cerveau, réduisant en bouillie les lobes frontaux. L’agresseur s’effondre. Il est mort. Pour la 405e fois.


La fille crie, puis se tait. Ses yeux la trahissent, elle m’a reconnu.

« Sam ? » me dit elle d’un air interrogateur.

« Ouais, c’est moi, mon ange… »

Je sais que c’est cliché, mais c’est la seule chose à répondre…

« Mais qu’est-ce que tu fais là, t’es censé être en Arménie ! Et puis, c’est quoi cette dégaine, on dirait le ramoneur dans Mary Poppins !

— Je ne suis pas Sam…

— Mais tu viens de me dire que si ! »


Un silence. Généralement, c’est là que je commence à essayer de lui expliquer…

« Que je t’explique, Cam’, je suis bel et bien Sam, mais pas celui que tu connais. Celui que tu connais est bien en Arménie, et d’ailleurs tu devrais lui passer un coup de fil, il se fait chier comme un rat mort. Non, moi je viens du futur… »

Elle éclate de rire, je la laisse se moquer comme à chaque fois.

« Non mais, attends, tu viens du futur ? Mais tu te fous de ma gueule ? T’aurais pu trouver mieux comme blague, ton pote m’a fait vachement peur ! »

Elle s’approche du cadavre et le retourne du pied.

« Hé, ducon, tu peux arrêter de jouer la comédie ! »


Et là, pour la 405e fois, c’est le drame. Je plaque mes mains sur mes oreilles, pour ne pas l’entendre crier, cette fille a une puissance vocale pas croyable.. La première fois, je suis rentré avec un acouphène qui a duré toute une semaine. Son cri fini, elle se rue sur moi, commence à me frapper en m’apostrophant. Je la ceinture pour l’empêcher de bouger et l’embrasse. L’effet est immédiat, l’ouragan se calme, tous ses muscles se détendent, je la retiens pour éviter qu’elle ne s’étale sur le béton.

Non que j’embrasse formidablement bien — à vrai dire, j’ai un baiser digne d’un poulpe, mais la n’est pas la question — mais c’est le coup du baume à lèvres paralysant : ça, ça marche toujours.


Je l’allonge délicatement sur le sol, ses yeux me fixent, paniqués, les curares font effet, elle est incapable de bouger, c’est à peine si elle peut respirer ou battre des paupières. Je m’assois, pose sa tête sur mes genoux — son visage tourné vers le mur… malgré toutes ces années, je reste incapable de soutenir son regard.

« Tu sais, Cam’, c’est pas drôle pour moi non plus… J’aime pas te voir dans cet état, je me sens à chaque fois coupable. Mais bon, la première fois que je suis venu, t’étais une telle furie que je pouvais à peine parler… J’ai dû partir comme un lâche pour éviter d’aggraver encore plus les choses, t’avais quand même appelé les flics. »

Un silence. Mon discours, je l’ai répété plusieurs centaines de fois, mais comme toujours les mots se bloquent dans ma gorge et les yeux me brûlent. Des remords ? Ou tout simplement de vieux souvenirs ? Je me calme, je prends ma respiration (inspirez, expirez…). Ma lèvre inférieure s’arrête de trembler, la boule dans ma gorge rétrécit jusqu’à disparaître.


« Tu dois te demander « c’est quoi ce bordel ? », je te comprends. C’est pas tous les jours qu’on voit son mec débarquer du futur pour tuer son agresseur et au final te paralyser pour te raconter des histoires à dormir debout sans se faire taper. Haha ! »


Je ris jaune, certainement pour détendre l’atmosphère… Mais quelle atmosphère ?


« Je sais ce que tu me dirais si tu pouvais parler, tu me dirais « mais pourquoi tu l’as tué ? Tu pouvais simplement l’assommer ou je sais pas moi, appeler les flics ! » mais j’y peux rien… Chaque fois, c’est plus fort que moi. Chaque fois je le déteste encore plus. Le voir comme ça, poser ses mains sur toi… Rien que ça, ça me met hors de moi. »


Une pause, je laisse la boule se défaire, je reprends mon monologue.


« Quand on sait ce qu’il t’a fait dans ma réalité… Je peux pas me résoudre à laisser ce type en vie. »

Je peux presque entendre sa question tellement elle pense fort… « Mais de quoi tu parles ? Quelle réalité ? Qu’est-ce qui m’est arrivé ? »


« J’y viens, mon cœur. Je te l’ai dit, je viens du futur, voilà, seulement, dans ma réalité, à cette heure même, tu te vides de ton sang. J’étais pas là pour sauver tes jolies petites fesses et le mec que j’ai neutralisé — je déteste les mots « tuer » ou « assassiner » — lui, il voulait quelque chose de toi. Tu t’es débattue, il a sortit son couteau et t'a poignardée. 24 fois. Tu es morte d’une hémorragie, là, juste dans cette rue. Le problème c’est que mon âme est partie avec toi. »


Une pause. Disparais, saloperie de boule, c’est vraiment pas le moment de fondre en larmes ! Et puis la métaphore de l’âme, c’est d’un cliché… Fais-moi penser à trouver mieux pour l’année prochaine.


« De retour d’Arménie, en apprenant ton décès, c’est comme si mon corps avait voulu s’arrêter de vivre, j’ai passé deux mois dans le coma, et j’ai même pas réussi à mourir, même ma mort je la rate. Haha. »


Faut vraiment que j’arrête de rigoler comme un mongol, moi…


« À mon réveil, des haut gradés sont venus me chercher pour une « petite expérience ». Un truc sur le voyage dans le temps, un truc auquel ma « formidable et relativement unique » constitution me prédisposait. Tu te doutes bien, dès que j’ai entendu « voyage dans le temps », j’ai pas hésité une seule seconde, j’ai pensé à toi et j’ai signé. J’aurais fait n’importe quoi pour toi, n’importe quoi pour te revoir, n’importe quoi pour éviter de te perdre… Mais voilà, ce qui est fait ne peut être défait. Et ça, on l’a compris trop tard, plus précisément lors de ma première mission quand on a remarqué que tuer Hitler dans le passé ne changeait rien à l’Histoire… On a cherché pourquoi, et les chauves en blouse blanche nous ont sorti qu’à chaque altération du temps, cela créait une nouvelle dimension, une dimension altérée. Mais notre réalité restait la même. Et en plus, je ne pouvais même plus mourir. Pourtant, simple connerie, nostalgie ou je sais pas quoi d’autre, je continue à essayer de te sauver inlassablement… À créer des dimensions parallèles où on est ensemble… Peut-être que de rendre mes copies extra-dimensionnelles heureuses, ça me soulage d’une certaine façon… Prends soin de moi, s’il te plaît… N’oublie jamais que je t’aime. »


Je me lève tranquillement, les curares devraient cesser leur effet d’ici peu, elle devrait pouvoir de nouveau bouger dans deux à trois minutes. Je chope le cadavre et lance un théâtral « on va pas s’dire au revoir comme sur le quai d’une gare, j’te dis seulement bonjour et fais gaffe à l’amour » avant de disparaître…


De retour dans mon époque, je balance le cadavre dans la pièce comme un vulgaire déchet, je vais encore le laisser pourrir par plaisir. Je m’allume une clope, à chaque latte que je tire j’espère que ça me tuera… Mais bon, ça fait plus de deux cents ans que je fume et mon médecin me dit toujours la même chose : « Désolé Sam, t’as toujours pas de cancer ». Bah j’essaye quand même, ça coûte rien et, comme on dit, l’espoir fait vivre. L’espoir de mourir fait vivre… Paradoxal n’est-il pas ?

J’ai encore jamais essayé de me pendre, je vais sûrement le faire ce soir. 578 tentatives ! Champagne…